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Après le blues, la colère

La semaine dernière, je n’ai pas eu le plaisir de venir travailler à « CB ». Si cela avait été le cas, j’aurais lu le billet d'humeur d'Emmanuelle Grossir regrettant le retrait du film pub de Nova, le Blues. Ce spot montre un Noir fouetté dont le cri de douleur se transforme en chant, avec la signature : « Une chose est sûre, ce sont bel et bien les Blancs qui sont à l’origine du blues. » Je dois être une « grande sensible » parce que ce film m’a choquée et mise en colère. Dans cette entreprise où je suis régulièrement payée pour éditer des papiers un de mes « particularismes » est d’avoir eu un grand-père dont le père était né esclave. Je n’ai pas le temps ni l’envie d'exercer une « pression culpabilisante ». Je souhaite juste répondre avec humeur à un billet d'humeur.

D’abord, d’un point de vue créatif, comment symboliser l’esclavage ? Un homme noir, un fouet ou une chaîne et l’on comprend immédiatement qu’il s’agit d’un esclave. D’ailleurs, le dernier jour du carnaval caribéen résonne du bruit des fouets qui claquent. Mais c’est une image facile. La timidité ne sied pas à la création : si une idée est bonne, il faut l’exploiter jusqu’au bout. Pour bien impacter, il faudrait un traitement plus transgressif (je suis allée à bonne école). Par exemple, gore : le cri de douleur d’un Noir à qui l’on coupe les « oreilles » ou « le jarret » (article 38 du « Code noir » de 1685). Il est vrai que le « Code noir » concernait des esclaves appartenant à des Français et que le blues est made in USA. (Il est à noter que la pendaison ne fonctionne pas, un pendu ne crie plus). Ou encore une ambiance porno-trash : une belle Négresse, shootée à la docilité, allongée, attendant que le maître la viole. La liste des souffrances possibles, y compris (et peut-être surtout) morales, est longue. On pourrait continuer la démonstration longtemps. Quant à la signature de cette pub, elle me fait penser à cette phrase que s’amusait à me dire un journaliste grand amateur de jazz : « Si l’esclavage n‘avait pas existé, le jazz n’aurait pas existé. » J’avais déjà pas d’humour à l’époque, et lui la prétention de connaître une musique qui s’écoute comme elle se joue, avec son coeur. Apparemment, il n’en avait pas. Ce ne sont pas les Blancs qui sont à l’origine du blues, ce sont les esclaves. Le blues, comme la samba, le Ka ou les langues créoles sont les fruits des capacités d’adaptation des esclaves, qui gardaient de l’Afrique des chants, des danses, des mots, et le tambour (si longtemps interdit), leur permettant de rester humains, vivants et de communiquer entre eux.

Le « terrorisme de la pensée unique », pour moi, ce sont les discours médiatiques ou les images (publicité comprise) qui simplifient, qui font appel à l’émotion et à la victimisation : un Noir, un fouet. Les esclaves noirs pouvaient recevoir des coups de fouets et subir un tas de sévices, mais ils n’étaient pas que des objets, ils ont inventé des sociétés, des cultures nouvelles, ils ont lutté pour la liberté. Nés dans et par l’esclavage, ces peuples ont puisé dans leur humanité. C’est-à-dire dans leurs ressources artistiques (les animaux ne créent pas). Comment vivre, se construire quand on est une créature, enregistrée dans un registre notarial, comme les biens meubles et les troupeaux ? Leurs descendants continuent à utiliser l’art (la musique, la littérature très importante dans la Caraïbe, entre autres) pour exprimer leurs émotions ou leurs idées. Les traces de ce système esclavagiste sont restées dans les structures familiales, amoureuses, sociales, raciales et économiques de ces sociétés. Et, d’une façon générale, dans le langage, en politique, dans le racisme, les discriminations. Et dans le fait que l’on peut nous insulter avec une publicité.

Enfin, dans ce texte, j'ai utilisé une dizaine de fois les mots « esclaves » et « esclavage ». Je remarque que, dans le billet d'Emmanuelle Grossir, ces mots n¹apparaissent pas une seule fois. Qui a « supprimé les mots qui dérangent » ? « L'esprit de censure » ? « Les Blancs sont à l’origine du blues ? » Et on doit dire merci ?

Patricia Citaire

14/02/2008 - CBNEWS - CB News

Vos réactions

vendredi 15 février 2008 - 11:44 : Tshibwabwa Mua Bay

Concernant mon sentiment sur le spot publicitaire de Radio Nova, je vais faire court. Il m’a mise très mal à l’aise, et ce n’est pas parce ce que je suis Noire. Je suis historienne, spécialiste de l’esclavage, et j’ai lu et vu à ce sujet des images (véridiques celles-là) d’une barbarie que vous ne pourrez même jamais imaginer.

Ce n’est donc pas la violence de la scène du fouet qui a causé mon malaise, mais sa finalité mercantile (car il s’agit avant tout de communication, Radio Nova soigne son image de média « Engagé »), habillée d’humanisme ( on proclame haut et fort que l’esclavage est une barbarie), qui tire sur la ficelle du pathos ( il existe des images bien plus pudiques et tout aussi efficaces pour illustrer l’esclavage, mais elles sont moins « spectaculaires »), afin de faire passer un message aux termes parfaitement choisis et volontairement ambigus : « une chose est sûre ce sont bel et bien qui sont à l’origine »…

Il y a dans cette tournure de phrase une supercherie, d’autant plus efficace qu’elle est très subtile. Elle « démontre» encore une fois que c’est le Blanc qui crée, qui est à « l’origine » des choses, alors que le Noir ne fait que les subir, il n’invente rien par lui-même, tout ce qu’il produit est le fruit d’une intervention extérieure à lui-même. Et tout le spot est construit sur ce schéma et cette sémantique : c’est le "Blanc" qui tient le fouet et qui est actif, donc en position de supériorité, alors que le "Noir" est attaché, passif et en position d’infériorité. Cette posture est donc un « choix », car il y a bien d’autres façons de montrer la création du Blues par les Noirs, mais elles ont l’inconvénient de ne pas donner le « beau rôle » aux Blancs....

Pour moi ce spot est douteux, mais cette opinion n’est pas celle de tous mes proches et je le respecte. Mais au-delà de ces différences de perception et de sensibilité, la polémique qui entoure cette pub et les arguments avancés par ses défenseurs, notamment les professionnels de la publicité, illustre parfaitement l’idée qu’on « nous la fait à l’envers ». Ceux qui crient à la censure et réclament la liberté d’expression, notamment les médias, sont pourtant ceux qui exercent le plus violent des terrorismes intellectuels, en instaurant une pensée unique qu’on ne peut réfuter sans être accusés « d’activistes », de « terroristes », de « réac » ou « d’extrémistes ».

Les médias, et la pub en particulier,décident de ce que nous devons penser, aimer ou détester en permanence, le politiquement correcte est omniprésent et tout écart de pensé est systématiquement diabolisé ou ridiculisé. « Je suis contre l’homoparentalité parce qu’elle implique pour l’enfant de… », « Vous êtes homophobe !!! », « J’ai choisi de porter le voile car il symbolise ma croy… », « Vous êtes aliénée ma pauvre… », « Ce qui me dérange dans le féminisme… », « Vous êtes un macho !!!!! »

Concernant les revendications liées à la reconnaissance de l’esclavage, les Noirs sont au choix, « communautaristes », « victimaires » ou « parano ». Et quand ça ne suffit pas, on joue sur la culpabilité et le chantage affectif : « Est-ce que moi, un Blanc, je suis responsable des crimes commis par mes aïeux ? ». Alors que la question n’est pas là et tout le monde le sait. Mais à entendre certaines personnes, réclamer la reconnaissance de notre passé n’a pour but que de les persécuter. Par un habile retournement sémantique, les Noirs deviennent les « coupables » et les Blancs les « victimes » d’une oppression de la mémoire. En gros, « on nous la fait à l’envers » quoi…

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